Manipulation de serpents


Hier soir en sortie nocturne nous avons observé un homme décrochant un serpent de son arbre avec une branche pour ensuite le prendre en main…Une scène malheureusement pas si rare, que, personnellement, nous ne trouvons normale et que nous estimons important de présenter au grand public afin de réfléchir sur les questions d’éthique des observateurs de la nature.

Une observation et/ou une photo doivent elle avoir lieu à tout prix ? Quels sont les risques pour les animaux sauvages ? Les connaissons-nous ? Sommes-nous prêts à prendre ces risques et à troquer le bien être des animaux pour notre unique plaisir/distraction ?

Quels risques lors des manipulations des reptiles :

Les travaux de Victor A. Lance (1990), Albert Martínez-Silvestre (2014) et T. S. Jessop (2003) montrent que la manipulation (capture, contention, manipulation directe) constitue un stresseur important chez les reptiles, avec des effets variables selon les espèces et le contexte.

1️⃣Activation de la réponse physiologique au stressSelon les conclusions de Victor A. Lance (1990), toute manipulation induit une activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, entraînant une augmentation des glucocorticoïdes (notamment la corticostérone).Les études expérimentales (ex. Michel Cabanac et al., 2000) montrent que la simple manipulation provoque :-une tachycardie-une élévation de la température corporelle-une mobilisation rapide de l’énergie. Ces réponses correspondent à un stress aigu, qui, selon les espèces peut être comparable à une situation de prédation. (Tous les reptiles ne répondent pas de la même manière (variation selon espèce, température, contexte,…)

2️⃣Perturbation des fonctions biologiques essentielles : Les travaux de Ignacio T. Moore & T. S. Jessop (2003) montrent que l’augmentation prolongée des glucocorticoïdes entraîne un réallouement des ressources énergétiques.Conséquences : inhibition de la reproduction, diminution de la croissance, altération des comportements naturels. Le stress détourne l’énergie vers la survie immédiate au détriment des fonctions à long terme.

3️⃣Immunosuppression et vulnérabilité accrue : D’après Albert Martínez-Silvestre (2014), le stress lié aux manipulations répétées peut provoquer une immunosuppression.Effets observés :-augmentation du risque d’infections-réduction des capacités de guérison-sensibilité accrue aux pathogènes, infections bactériennes, fongiques ou parasitaires.Cela est particulièrement critique en captivité ou lors de manipulations fréquentes. Ces effets varient et dépendent du contexte et de l’intensité du stress.

4️⃣Effets cumulatifs du stress chronique : Les manipulations répétées (contention, expériences, transport) peuvent conduire à un stress chronique, comme le suggèrent plusieurs études récentes (ex. Tylan et al., 2024). Conséquences à long terme :-dérèglement hormonal durable-baisse de la condition physique-diminution du succès reproducteur. Les effets à long terme restent encore partiellement documentés chez les reptiles, mais ils sont préoccupants.

5️⃣Altérations comportementales : Les reptiles soumis à des manipulations présentent :-comportements de fuite ou d’immobilité (tonic immobility)-agressivité accrue ou inhibition-perturbation des cycles d’activité. Ces observations, rapportées par Albert Martínez-Silvestre (2014), indiquent que la manipulation affecte directement leur bien-être et leur écologie comportementale.

6️⃣Le « choc thermique » des mains humaines : En Guyane, la nuit est un moment de repos thermique pour les reptiles dont la température chute vers 25°C. Le contact avec une main humaine à 37°C provoque un transfert de chaleur brutal par conduction. Ce choc thermique localisé sur une peau très fine perturbe instantanément le métabolisme de l’animal. Ce qui nous semble « tiède » est pour eux une source de chaleur invasive qui rompt leur équilibre avec l’environnement nocturne.

7️⃣(Piste pour la recherche) Un biais pour la recherche scientifique : Les manipulations peuvent aussi influencer les résultats scientifiques :-les paramètres mesurés (hormones, température…) peuvent refléter le stress induit et non l’état naturel de l’animal. Cela pose un enjeu important pour la validité des études.

Un point essentiel : le stress est souvent invisible. Un reptile immobile ou non agressif n’est pas nécessairement détendu.L’absence de réaction visible ne signifie pas absence de stress.

➡️Au-delà du stress, il existe aussi des risques mécaniques et anatomiques réels.La morphologie des serpents (pour ne citer que la situation concernée) est d’une grande flexibilité mais aussi d’une grande fragilité face aux forces de traction et aux pressions mal exercées.L’utilisation de bâtons de fortune par des amateurs comme c’était le cas ici, peut provoquer des fractures de vertèbres ou des luxations irréversibles.Dommages internes : Une pression excessive sur le corps, souvent exercée par peur de la morsure, peut comprimer ou abîmer des organes internes vitaux.Altération de la peau : Pour les espèces sensibles ou lors de périodes de mue, le simple contact avec les mains humaines (chargées de sels et de bactéries) peut endommager l’épiderme de certains reptiles.

➡️Conséquences sur la reproduction et les populations : Le dérangement peut parfois dépasser le cadre de l’unique individu en altérant les comportements de reproduction. Un animal manipulé peut percevoir son refuge comme « découvert » par un prédateur (l’humain) et l’abandonner pour un site moins favorable, l’exposant ainsi davantage aux dangers.

Alternatives pour une Observation Éthique:

Il est tout à fait possible d’admirer et de photographier les serpents (et tout autres animaux) sans compromettre leur bien-être en adoptant les pratiques suivantes :
-Respect de la distance grâce à l’utilisation de jumelles et de téléobjectif : Une distance de plusieurs mètres permet de rester hors de la « distance de fuite » de l’animal (qui varie en fonction des espèces), évite/limite les pic de stress, et permet, à notre avis, l’observation de détails largement suffisants.
-Cumulé avec l’Immobilité : En restant à distance et statique, l’observateur peut passer inaperçu, ou tout du moins, être moins perçu comme une menace, permettant une observation d’autres comportements que la fuite ou les réactions aux stress.
-Éducation et Éthologie : si déjà on est tenté d’observer, ne serait il pas intéressant d’étudier les comportements et ainsi apprendre à identifier les signes de stress pour savoir quand s’éloigner, et laisser en paix l’animal ?
-Réinterroger ses propres pratiques en permanence et faire preuve de prudence face à nos certitudes et nos croyances limitantes : les reptiles sont ils vraiment dénués de conscience, de stress, de douleurs, nos prises en mains sont elles si anodines que cela pour eux ? Avons-nous étudié, recherché les différents travaux, études qui ont interrogé ces pratiques ?Nous pensons que l’éthique est au même titre que la philosophie, un système de pensées qui se travaille et s’aiguise à mesure de nos lectures, de nos réflexions et de nos rencontres. Plus encore c’est quelque chose qui grandit et évolue avec nous à mesure que l’on vieillit, alors ne laissons pas nos vieilles croyances, si tenté que ce soit les nôtres, dicter nos conduites et avoir des répercussions potentiellement négative sur des espèces qui se portent pour la plupart déjà pas très bien.

🔴Les reptiles se portent particulièrement mal en France métropolitaine, n’attendons pas de dresser le même constat en Guyane avant d’adapter nos pratiques.

Permafaune n’est pas spécialisé dans le monde des reptiles, les informations ci-dessus sont extraits dex travaux ci-dessous sur ces domaines, mais ne demandent qu’à être alimenté, discuté, par des personnes davantage formées dans ces domaines]

📸Un exemple de photo prise à 3 mètres de distance au 500mm + crop, d’un individu que nous avons observé sur la route. Nul besoin de le manipuler à pleine main pour le faire quitter la route et qu’il soit en sécurité.

Sources :

-Cabanac, M., Bernieri, C., & Kemeny, A. (2000).Behavioral rise in body temperature and tachycardia by handling of a turtle (Clemmys insculpta). Behavioural Processes, 49(1–2), 61–68.
-Jessop, T. S., Woodford, R., & Symonds, M. R. E. (2003). Effects of capture on the physiology of free-ranging crocodiles (Crocodylus porosus). Journal of Comparative Physiology B, 173(6), 475–483.
-Lance, V. A. (1990). Stress in reptiles. In Journal of Experimental Zoology, 256(S4), 102–109.
-Langkilde, T. & Shine, R. (2006) : « How much stress do researchers inflict on their study animals? » Journal of exotic pet medicine
-Martínez-Silvestre, A. (2014). How to assess stress in reptiles. Journal of Exotic Pet Medicine, 23(3), 240–243.
-Moore, I. T., & Jessop, T. S. (2003). Stress, reproduction, and adrenocortical modulation in amphibians and reptiles. Hormones and Behavior, 43(1), 39–47 -Romero, L. M., & Wikelski, M. (2010). Stress physiology as a predictor of survival in wild animals. Trends in Ecology & Evolution, 25(6), 345–352.
-Sheriff, M. J., Dantzer, B., Delehanty, B., Palme, R., & Boonstra, R. (2011).
-Sparkman, A. M., Palacios, M. G., & Bronikowski, A. M. (2018).-Tylan, C., et al. (2024).Effects of restraint methods on physiological stress responses in chelonians. Scientific Reports, 14, Article 82110.
Glucocorticoids and oxidative stress: A review of their interactions in reptiles. General and Comparative Endocrinology, 255, 79–89.
Measuring stress in wildlife: Techniques for quantifying glucocorticoids. Oecologia, 166(4), 869–887.

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