Nous ne réalisons pas à quel point nous avons de la chance d’observer encore des loutres géantes de nos jours.
Cette espèce qui était autrefois abondante en Amérique du sud, a frôlé l’extinction au milieu du siècle dernier en Équateur, Colombie, Venezuela, Bolivie, et dans le Pantanal brésilien. Elle est aujourd’hui considérée comme éteinte en Argentine et en Uruguay*, et est classée en danger critique d’extinction en Équateur et au Paraguay et en danger d’extinction avec de sérieuses dynamiques de déclin dans le reste de sa zone de répartition, notamment au Pérou, Bolivie, Colombie et Brésil ainsi que sur le plateau des Guyanes.
Cette espèce a été décimée au cours du 20e siècle notamment pour alimenter l’industrie de luxe où chaque peau et fourrure pouvait être achetée jusqu’à 100$.
Rien qu’entre 1960 et 1967, plus de 40 663 peaux ont été vendues, et ce uniquement au Brésil et il s’agit seulement des chiffres officiels. On peut facilement ajouter plusieurs dizaines de milliers avec le trafic illégal. Entre 1950 et 1970 les chiffres (toujours officiels uniquement) s’élèvent à plus de 20 000 peaux pour le Pérou. En Équateur aussi on alimente le traffic international avec plus de 40 000 peaux vendues entre les années 40 et 80.
Encore aujourd’hui, malgré leur statut d’espèce protégée, certains pêcheurs les chassent dans différents pays pour la supposée concurrence qu’elles représentent pour les ressources en poissons ou autres ressources de la rivière. A l’image du tragique épisode de 2011-2012 au Brésil, où une partie du peuple Kanamari a décimé 64 loutres géantes car ils pensaient qu’elles chassaient en trop grand nombre les tortues aquatiques dans la rivière. Des témoignages de pêcheurs indiquent que ces incidents continuent d’arriver depuis, en plus petites proportions, durant les périodes de pêche et participent à la disparition de population de loutres sur différents secteurs où elles étaient autrefois présentes.
Sans compter les braconniers qui continuent de les traquer soit comme simple trophée, soit comme ressource en nourriture, ou encore pour capturer des jeunes qui seront gardés comme animaux de compagnie.
Ces mises à mort sont facilitées par le fait que cette espèce soit grégaire, diurne et démonstrative : elle se rapproche souvent des intrus pour investiguer, jauger lors d’une rencontre sur la rivière, tout en se montrant en sortant la tête et le buste de l’eau pour intimider l’intrus et prévenant le reste du groupe par des variations complexes de vocalises.
Sur le plateau des Guyanes, sa principale menace est également le résultat des activités humaines. D’après le WWF Guianas, au moins 30 000 km de rivières sont impactés négativement par les activités minières. La contamination des cours d’eau au mercure et l’augmentation de la turbidité de l’eau modifient l’ensemble de la chaîne trophique jusqu’aux loutres. Toujours d’après la même source, il est estimé que pour 1 kg d’or prélevé, ce sont 1 000 tonnes de boue et plus d’1 kg de mercure qui sont rejetés à l’eau.
La pollution des cours d’eau n’est pas uniquement le fait du trafic d’or mais aussi des effluents industriels, militaires et de l’agriculture qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques jusqu’à contaminer les cours d’eau où évoluent les loutres.
Sans compter la modification et la destruction de leur habitat et les dérangement liés aux utilisations humaines des cours d’eau : construction de barrages et projets de biomasse, déforestation et destruction des ripisylves, l’assèchement des zones humides pour la création de nouvelles zones d’installation ou d’activités humaines, le dérangement lié à l’augmentation du trafic fluvial et au tourisme mal géré peut mener à la dislocation de groupes, le déménagement jusqu’à affecté le succès reproducteur. Dans certains secteurs, la pêche intensive ajoute un facteur de plus à la longue liste des éléments qui expliqueraient la disparition des loutres là où elles étaient jadis installées.
Aujourd’hui l’écotourisme est à double tranchant et les amateurs de nature et photographes ont aussi leur part de responsabilité dans l’avenir de nombreuses espèces.
Ainsi aujourd’hui, dans le Pantanal ( considéré comme un haut-lieu de l’ »écotourisme » au Brésil), il est monnaie courante de s’inviter sur les territoires des loutres géantes et même de les nourrir pour donner les meilleures chances aux photographes de repartir avec des clichés de leurs espèces cibles.
✅De nos jours, de plus en plus de personnes se mobilisent pour étudier, sensibiliser et protéger la plus grande espèce de loutres du monde, et ce, dans tous les pays où elle est encore présente, et même dans les pays où elle est considérée comme éteinte, où des programmes de réintroduction sont en cours.
Ces efforts précieux arriveront-ils à contre-balancer tous les facteurs de déclin qui sont aujourd’hui à l’œuvre ?
Arriverons- nous à protéger les populations restantes et à les voir se pérenniser pour que nos enfants et nos petits enfants puissent à leurs tours, le privilège d’observer ces “tigres de l’eau”, ces “loups des fleuves”, ces “jaguars de la rivière” ?
Chaque rencontre est une chance mais aussi une responsabilité : avons-nous un impact négatif a ce moment là ? Aidons-nous cette espèce fragile en protégeant son habitat ou en relayant les menaces qui pèsent sur elle ?
Sources :
Wallace, R. B., Reinaga, A., Groenendijk, J., Leuchtenberger, C., Hoops, H., Auccacusi Choque, L. V., Ayala, G., Bowler, M., Marmontel, M., Michalski, F., Mujica, O., Pérez, K., Recharte, M., Rheingantz, M., Roopsind, I., Trujillo, F., Zapata Ríos, G., Becerra Cardona, M., Boher, S., Buschiazzo, M., Cartes, J. L., Coelho, A., de Thoisy, B., Di Martino, S., Duplaix, N., Gil, G., Guerra, N., Heither, H., Lima, D., Mendoza, J., Negrões, N., Pickles, R., Silva, J., Soresini, G., Soutullo, Á., Utreras B., V., Van Damme, P. A., van der Waal, Z., Zamboni, T., & Zambrana, V. (2025). Assessing an Aquatic Icon: A Range Wide Priority Setting Exercise for the Giant Otter (Pteronura brasiliensis). Wildlife Conservation Society, La Paz, Bolivia. 276 pp.
Groenendijk, J., Leuchtenberger, C., Marmontel, M., Van Damme, P.A., Wallace, R. & Schenck, C. (2023)Pteronura brasiliensis (amended version of 2022 assessment). The IUCN Red List of Threatened Species 2023
Leuchtenberger, C.; Di Martino, S.; Cerón, G.; Serrano-Spontón, A.; Donadio, E. (2021) Hope for an apex predator: giant otters rediscovered in Argentina
Soresini, G.; da Silva, F. A.; Leuchtenberger, C.; Mourão, G. (2021)Total mercury concentration in the fur of free-ranging giant otters in a large Neotropical floodplain
Tomas, W. M., Camilo, A. R., Ribas, C., Leuchtenberger, C., Borges, P. A. L., Mourão, G., & Pellegrin, L. A. (2015)Distribution and status of giant otter (Pteronura brasiliensis) in the Pantanal wetland, Brazil
Fernanda Michalski, Darren Norris, Giant otters are negatively affected by a new
hydropower dam in the most protected state of the Brazilian Amazon
Groenendijk, J., Leuchtenberger, C., Marmontel, M., Van Damme, P.A., Wallace, R. & Schenck, C. 2023. Pteronura brasiliensis (amended version of 2022 assessment). The IUCN Red List of Threatened Species 2023
Nicole Duplaix and Melissa Savage (2018), The Global Otter Conservation Strategy. IUCN/SSC Otter Specialist Group, Salem, Oregon, USA
IUCN (2023). IUCN SSC Guidelines on Human-Wildlife Conflict and Coexistence. First edition. Gland, Switzerland: IUCN
Danielle dos Santos LimaI; Miriam MarmontelII; Enrico Bernard, Conflicts between humans and giant otters (Pteronura brasiliensis) in Amanã Reserve, Brazilian Amazonia
Feuillet Guillaume, de Thoisy Benoit, La loutre géante, Association Kwata
Ana Filipa Palmeirim, Carlos A. Peres, Fernando C.W. Rosas, Giant otter population responses to habitat expansion and degradation induced by a mega hydroelectric dam,Biological Conservation, Volume 174,
2014, Pages 30-38,


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